Les émeutes de la hogra au Tunisie

               Vendredi, 14 Janvier 2011 17:26 Ahmed charai . .La Tunisie a longtemps vendu l’idée d’un régime autocratique qui assurerait le développement. Un taux de croissance régulier servait de passeport à l’étouffement des libertés et au verrouillage de l’espace politique. C’est ce verrou qui a sauté. Les jeunes exclus de la pseudo-prospérité, surveillés même sur le net, ont explosé. La revendication démocratique est claire.

En Algérie, les surplus des revenus des ressources en hydrocarbures sont volés par la nomenklatura. L’espace public est contrôlé, mais y existe. Les oppositions, multiples, arrivent à s’exprimer. Les émeutiers ont obtenu que l’Etat soutienne les prix des produits de base. L’Algérie s’enfonce dans son choix d’économie basée sur la rente gazière. Cela a des limites, surtout dans la configuration actuelle, où la nomenklatura militaire s’accapare tout le négoce, seule activité économique réelle du privé. Mais l’Algérie, aussi, vit un vide démocratique, ressenti comme un manque par la jeunesse.

Les deux régimes utilisent la carte de l’islamisme. Ben Ali et Bouteflika ont tous les deux mis en cause les intégristes dans les événements en cours. Seulement, aujourd’hui, il y a le net. Les sites, les blogueurs et les vidéos disponibles démentent cette thèse. On y voit des jeunes et des travailleurs excédés par leur condition sociale et les restrictions à la libre expression. Ils formulent tous leur refus des blocages actuels et leur attachement à une véritable démocratie.

Le fameux miracle économique tunisien n’était qu’un leurre, l’économie de rente algérienne s’essouffle, les émeutes sonnent la fin d’une époque. Les taux de croissance ne servent à rien si l’ensemble de la société n’en profite pas, par une économie efficiente et une solidarité sociale organisée. Surtout, le développement sans la démocratie est fatalement spolié par une clique qui s’arroge tous ses dividendes, laissant une partie de la population dans la précarité, développant des sentiments d’injustice et fragilisant le sentiment d’appartenance à la nation.

La leçon de ce qui se passe chez nos voisins est très importante. Il faut admettre définitivement que le développement ce n’est pas seulement un taux de croissance régulier. C’est aussi et surtout des mécanismes permettant de diffuser le développement au sein de toutes les couches sociales et de toutes les régions.

Cela n’est possible que par le développement de la démocratie et la garantie de l’égalité des chances, renforçant l’adhésion au projet national, le sentiment d’appartenance, et l’espérance individuelle et collective. Les émeutes ne sont pas, uniquement, des révoltes de la faim. Elles sont surtout l’expression d’un rêve égalitaire et d’une aspiration démocratique. C’est une leçon à retenir par tous les pays en développement.
La révolte de la génération Ben Ali

Mouna Izddine

«Nous espérons qu’ils arrêteront de tirer sur la population, mais nous n’attendons plus rien de ce régime. Nous prendrons nos libertés par nous-mêmes». La voix posée, Sana Ben Achour au téléphone est ferme et assurée. La présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) nous parle depuis le local de son association, cerné par 35 policiers en civil, et n’a pas peur des mots. Ni elle ni nos autres interlocuteurs à l’autre bout du fil, militants associatifs, syndicalistes et simples citoyens. La Tunisie est à feu et à sang. Si, en dehors de foyers de contestation estudiantine (notamment à l’ancienne faculté du 9 avril), la capitale était relativement calme après le rassemblement géant du lundi 10 janvier 2011, dans la matinée du 12 janvier, l’armée a investi Tunis après l’éclatement d’échauffourées dans la nuit du mardi au mercredi entre la police et des habitants d’Ettadamoun, faubourg ouvrier à la banlieue ouest de la ville. Des renforts militaires ont été déployés un peu partout à la périphérie, dans la cité populaire précitée de Ettadamoun, mais aussi à Intilaka et El Mnihla et jusqu’au centre, sur les avenues de France et Habib Bourguiba, face à l'ambassade française et à la grande cathédrale. Soldats armés, unités d’intervention spéciales, jeeps, camions et blindés sont postés sur les grands carrefours et à l’entrée des quartiers pauvres, où bris de verre, carcasses de véhicules brûlés et pneus fumants jonchant la chaussée témoignent encore des violences de la veille. Les manifestants se sont notamment attaqués au siège de la sous-préfecture, ont saccagé des magasins et incendié une banque. Alors que les télévisions, la presse et les radios gouvernementales reviennent en boucle sur les promesses du président données à la population (entre autres de créer 300 000 emplois d’ici 2012) dans son discours du lundi 10 janvier au soir, la tension reste palpable, nombre de Tunisois ayant préféré rester chez eux par prudence. Le ministère de l’Intérieur imposera le couvre-feu nocturne de 20 heures à 5 heures 30 dans le Grand Tunis à partir de ce mercredi 12 janvier.

Le centre-ouest du pays, région où s’est déclenché ce soulèvement sans précédent depuis les émeutes du pain de 1984, est toujours en proie pour sa part à de sanglants accrochages entre protestataires et forces de l’ordre. A Kasserine notamment, chef-lieu de la région, à 290 km au sud de Tunis, les autorités continuent à réprimer rudement les manifestations débutées depuis le samedi 8 janvier. Les snipers cachés sur les toits tirent à balles réelles sur les manifestants, les policiers en uniforme battent sans distinction jeunes, femmes, vieillards et enfants, raflant en masse les émeutiers, enlevant les meneurs du soulèvement. A l’heure où nous mettons sous presse, le bilan vient de s’alourdir à 35 morts entre Kasserine, Regueb et Thala, d’après la Fédération Internationale des Ligues de Droits de l'homme (FIDH, sous la houlette de Souhayr Belhassen), qui dit se baser sur une liste nominative. Les chiffres officiels du ministre de la Communication, Samir Laabidi, évoquent uniquement 21 tués, tandis que l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), citant des sources hospitalières, dit déplorer plus de 50 décès parmi les civils dans la seule ville de Kasserine et pour le seul week-end du 8 janvier. Les associations locales décrivent un climat de guerre civile, rapportant même le meurtre présumé d’un septuagénaire et de sa conjointe, à Ezzouhour pendant qu’ils se rendaient à l’enterrement de leur fils le mardi 11 janvier. Les établissements scolaires et les universités ont fermé leurs portes, comme la majorité des commerces. Est-ce la pénurie qui a poussé certains à piller les boutiques du centre-ville de Kasserine, dans l’espoir de trouver de quoi nourrir leurs familles dans une cité en proie au chaos? Il n’existe à l’heure qu’il est aucun moyen de recouper cette assertion, et d’autres, sur place. Et pour cause. L’entrée sur le territoire tunisien étant interdite aux reporters étrangers, et les journalistes tunisiens étant soumis à une surveillance très étroite de la part des pouvoirs publics, les seules sources de renseignement dont nous disposons restent les ONG tunisiennes et les blogs militants. Autant d’acteurs civils qui se disent «décidés à faire éclater au grand jour la réponse musclée du régime policier de Ben Ali aux revendications pacifiques d’une population assoiffée de justice et de libert». Les images et les vidéos postées par les manifestants sur le site de micro-blogging Twitter, l’un des derniers bastions contestataires à échapper encore au contrôle de « Ammar », du surnom donné à la censure benalienne par les cyberactivistes (voir encadré), sont, à ce propos, insoutenables. Les hôpitaux de Kasserine débordent de blessés, les médecins tentant dans la panique générale de sauver autant de vies qu’ils peuvent, effectuant un massage cardiaque sur le torse criblé de balles d’un adolescent, recouvrant le cadavre d’un jeune au crâne littéralement explosé, la cervelle à l’air, réanimant un vieil homme essoufflé. Les épouses crient leur désarroi, les filles maudissent entre deux sanglots déchirants «ce Ben Ali assassin» qui leur a pris leur père ou leur frère, les mères s’effondrent sur le carrelage ensanglanté, entre des infirmières courant dans tous les sens et des badauds prenant en photo sur leur téléphone portable les victimes agonisantes. Dans la même région, à Sidi Bouzid, foyer originel de la révolte, Allaa Hidouri, 23 ans, diplômé universitaire au chômage, s’est donné la mort ce lundi 10 janvier 2011 en s’accrochant aux câbles à haute tension d’un pylône électrique. Ce geste de désespoir de ce jeune originaire du village d’El Omrane porte à 5 le nombre de suicides depuis le 17 décembre 2010, date du déclenchement des émeutes. Et ce suite à l’immolation par le feu à Sidi Bouzid de Mohamed Bouazizi, en signe de protestation contre la confiscation par des policiers municipaux de sa charrette de fruits et de légumes, unique source de revenu pour ce diplômé chômeur de 26 ans. Mohamed Bouazizi rendra l’âme le 5 janvier. Depuis la fin noire de cet an 2010, aucune force armée ne semble pouvoir arrêter ces milliers de Tunisiens dans leur marche contestataire. La grogne populaire, confinée au départ aux jeunes sans emploi du centre-ouest du pays, frappé par un taux de chômage endémique de 30% et une grande précarité sociale, s’est peu à peu répandue comme une traînée de poudre aux autres régions de la Tunisie. Se propageant jusqu’aux villes touristiques «prospères» du littoral, comme Bizerte au nord ou Sousse, au centre-est, puis dans la capitale. Dépassant la revendication purement économique touchant au manque d’emplois et à la cherté de la vie, pour revêtir petit à petit la forme d’une véritable rébellion sociale puis politique. Après les avocats et les étudiants, une centaine d’artistes, comédiens, acteurs, peintres, musiciens et autres intellectuels sont ainsi descendus le mardi 11 janvier devant le théâtre municipal de Tunis, sis avenue Habib Bourguiba, pour soutenir le mouvement d’opposition et réclamer «la fin du musèlement des esprits libres». Parmi eux, la comédienne Jalila Baccar, le dramaturge Fadhel Jaïbi ou encore les actrices Raja Ben Ammar, Sana Daoud et Abdelatif Biri, membre dirigeant la LTDH, battus à coups de poing et de pied lors de la dispersion du sit-in par la police.

Et ils sont des milliers de Tunisiens comme eux, déterminés à arracher leur dignité et leurs libertés, au prix de leur vie s’il le faut. Vu de l’extérieur, le pays des clubs de vacances, des plages tranquilles et des habitants sans histoire, ne semblait pas contenir autant de rage. La chape de plomb a fini par exploser. La main de fer du président tunisien, «redoutablement efficace» pendant 23 ans, ne semble plus rien pouvoir contre la colère noire de son peuple. «Ben Ali, nous n’avons pas peur», scandent les manifestants en chœur.

Les accusations de Zine El Abidine dans son discours du lundi 10 janvier, dénonçant des «actes terroristes impardonnables perpétrés par des voyous cagoulés», et pointant du doigt des «éléments hostiles à la solde de l'étranger, qui ont vendu leur âme à l'extrémisme et au terrorisme, manipulés depuis l'extérieur du pays par des parties qui ne veulent pas le bien d'un pays déterminé à persévérer et à travailler», ont accru l’ire des porte-parole des protestataires, que les représentants du gouvernement n’ont par ailleurs pas cherché à rencontrer.

«Les jeunes ont protesté de façon pacifique, il y a eu des débordements, certes, comme dans toute manifestation de cette ampleur, mais les violences ont émané surtout du côté des oppresseurs», défend Sana Ben Achour. Alors que l’ouverture d’une enquête sur les évènements du centre-ouest n’a toujours pas été annoncée, la tension grimpe de jour en jour, malgré le limogeage par Ben Ali le mercredi 12 janvier en fin de matinée de son ministre de l'Intérieur, Rafik Belhaj Kacem, et sa décision de libérer toutes les personnes arrêtées durant les manifestations. Le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, promet quant à lui la création d'un comité d'investigation sur la corruption. Mais ces «effets d’annonces post-chaotiques», tels que les dénomme Khadija Chérif, secrétaire générale de la FIDH, ne suffisent pas à apaiser la rébellion. Pour l’opposition, représentée essentiellement par les ONG et l’intelligentsia tunisienne, journalistes, artistes, et autres intellectuels, ce soulèvement populaire est la preuve «d’un profond malaise» et de «l’échec total d’un système», dont ils réclament la fin, via un «grand débat national pour le renouvèlement de tout le personnel politique». La présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates est encore plus virulente dans sa conclusion : «Il s’agit là d’un ras-le-bol général. Le régime ne pouvait répondre que par la violence policière, car il n’a aucun projet politique et social à proposer aux Tunisiens. Ben Ali vampirise l’économie et les frugales richesses du pays avec sa famille. Chaque fois qu’une de ses filles se marie, il offre une entreprise publique privatisée à son gendre, et c’est à peine caricatural ! Lui et ses proches détiennent le monopole sur la quasi-totalité du secteur bancaire, du tourisme, des concessions de voitures et de tous les secteurs productifs de la Tunisie. C’est un régime sans horizon, en dehors de la perspective de sa reproduction ad vitam aeternam et de son enrichissement sans cause. Un système politique bâti sur l’injustice, la corruption, la censure de l’information, l’étouffement des libertés et la manipulation de la Constitution (réformée 15 fois!) dans le dessein d’une mainmise absolue sur le pouvoir». Comme Sana Ben Achour, beaucoup de militantes féministes refusent ce qu’elles appellent «l’instrumentalisation de la cause féminine» par un gouvernement tunisien soucieux de donner une image d’ouverture, de modernité et de démocratie à la communauté internationale. Alors qu’il ne fait que sous-entendre par là qu’il existerait un clivage entre droits de la femme et droits de l’Homme avec un grand H : «Les droits de la femme tunisienne sont indissociables des droits de tous les Tunisiens à la dignité humaine. Ben Ali doit cesser de jeter de la poudre aux yeux du monde, comme il doit arrêter avec le mythe du complot externe. Nous voulons une véritable démocratie, et les personnes aptes à prendre la relève existent. Pour cela, il faudrait restaurer les libertés publiques et individuelles, et laisser les partis politiques, les syndicats, les médias et les ONG, jouer tranquillement leur rôle de porte-fanion des revendications des électeurs et de la population de toutes les régions de Tunisie, sans distinction».
«Pour le bien de la Tunisie, il faut tourner la page Ben Ali.»

Fathi Chamkhi, professeur universitaire et vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (section Tunis) .
Entretien réalisé par S.L.
L’Observateur du Maroc. Le mouvement actuel de protestation est-il organisé ou spontané ?

Fathi Chamkhi. Il n’y a pas de direction politique qui dirige le mouvement. La spontanéité est le signe distinctif de ce mouvement. La faiblesse de l’opposition politique, syndicale et associative explique ce vide. C’est surtout la conséquence d’une longue politique de la terre brulée, suivie par le régime Ben Ali. Ce dernier, comme les partis politiques, est pris de court par les jeunes du pays. De son côté, le peuple a brisé le mur de silence : il n’a plus peur de rien. Les structures politiques indépendantes qui restent encore tentent d’organiser le mouvement et de canaliser les revendications. Ce qui prédomine sur le terrain, c’est un affrontement sanglant entre un pouvoir armé militairement et médiatiquement et une jeunesse et des masses populaires non partisanes.

L’explosion sociale en Tunisie est-elle due à un échec de la société civile locale, qui n’a pas pu encadrer les revendications de la population ?

La société civile en Tunisie n’existe pas. La dizaine de partis politiques ou les centaines d’associations servent à meubler le décor. Ils ne sont que des filiales du parti présidentiel: le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). C’est un pluralisme de façade. Le parti-Etat s’est accaparé le pays, ses hommes et ses richesses. Le pouvoir a détruit toute institution qui ne lui prête pas allégeance absolue. Depuis 23 ans, les structures intermédiaires entre les citoyens et le pouvoir n’existent plus, hors du RCD. Désormais, les Tunisiens expriment dans la rue leur désaccord avec les politiques sociales et économiques. Ils se sont libérés d’un encadrement policier étouffant.

La révolte peut-elle s’expliquer par les déséquilibres économiques entre les villes du littoral développé et celles du Sud laissé à l’abandon ?

La révolte actuelle ne peut être réduite à des revendications sociales. Certes les manifestations protestent contre la dégradation des conditions de vie, le chômage et la corruption. Cependant, les Tunisiens ont des revendications politiques, ils veulent la démocratie. Le rassemblement qui a eu lieu à Tunis en est une preuve et montre que les gens ne protestent pas que contre les déséquilibres régionaux. La révolte est générale et contre tout un système.

Que pensent les partis politiques de tout cela ?

Après des années de répression, l’opposition est à bout de souffle. Au début du mouvement, elle ne demandait que l’ouverture d’un dialogue avec le régime. Actuellement, elle a mis la barre plus haut, à l’image du Parti national progressiste qui demande un gouvernement transitoire pour gérer la crise. L’islamiste en exil Rachid Ghannouchi (Parti Ennahdha) et l’opposant Moncef Marzouki (Congrès pour la République) sont plus radicaux et demandent le départ de Ben Ali.

Est-ce que les manifestants demandent aussi le départ de Ben Ali ?

Plusieurs slogans sont portés par les manifestants. Parmi eux, «On te demande de partir» s’adresse à Ben Ali. Mais au-delà des personnes, c’est l’ensemble du régime répressif, avec sa politique anti-sociale et libérale qui doit changer. Pour le bien de la Tunisie, il faut tourner la page de Ben Ali.

Après cette révolte, la Tunisie sera-t-elle toujours pareille ?

Le régime réprime et les manifestants ne baissent pas les bras. Le régime a mené le pays vers la ruine. Une autre Tunisie émergera, un pays où la justice sociale existe dans les faits et non pas comme un slogan. Une Tunisie où la souveraineté populaire gouverne. Tout cela n’est pas possible sous le régime de Ben Ali. Il faut dépasser ce pouvoir pour arriver à la démocratie.
Contre la hogra et la corruption, Algériens et Tunisiens se soulèvent



José Garçon

Près d’un mois après le début du vent de révolte politique et sociale en Algérie et en Tunisie, l’évolution des évènements y montre une situation très différente. Bien sûr, il existe des points communs dans ces soulèvements : un malaise socio-économique qui frappe particulièrement des jeunes exclus du système, et un ras-lebol qui s’exprime par des affrontements violents avec les forces de sécurité et des attaques contre les symboles de l’Etat. Ici comme là, l’Etat est répressif et corrompu - à Tunis, c’est la famille du président qui est en cause; à Alger, ce sont les généraux mais aussi toute l’administration civile ou militaire. Cet Etat est également illégitime : à Tunis, en raison des scores à la nord-coréenne de Zine El Abidine Ben Ali qui règne sans partage depuis 23 ans; à Alger à cause d’une indépendance confisquée dès l’origine par l’armée. Enfin, les régimes algérien et tunisien ont transformé en rente la crainte qu’inspirent les islamistes aux Occidentaux et à certaines élites locales francophones. Après l’embrasement de janvier, ils devraient d’ailleurs avoir plus de mal à se prétendre les seuls «remparts» contre les islamistes. Car ces derniers ne sont pas sur le terrain et ils n’ont pas récupéré la situation. Ali Benhadj, le très radical ex-leader du FIS, s’est même entendu dire à Bab el Oued «nous ne sommes plus en 1990», allusion aux années-FIS.
L’héritage de Bourguiba

Les similitudes s’arrêtent là. Ne serait-ce qu’en raison du caractère inédit depuis les années 80 de la révolte des Tunisiens. Certes, des mouvements importants, mais localisés, avaient eu lieu en 2008 dans le bassin de Gafsa et à Ben Guerdane près de la frontière libyenne après la restriction du commerce transfrontalier cet été. Mais la bonne situation économique des années 90 héritée des trois décennies de présidence Bourguiba, avait réussi à donner l’image d’un pays «paisible» et stable, d’autant plus loin des soubresauts de la guerre civile algérienne que le régime a démantelé férocement les islamistes de En-Nahda. Cette image et les satisfecit du FMI n’ont pas empêché, au contraire, Zine El Abidine Ben Ali de «transformer la Tunisie en une économie de corruption aux dérives mafieuses», selon l’opposant Moncef Marzouki, et de renvoyer au rang d’«ennemis de l’intérieur» opposition et bloggers.

Mais aujourd’hui, la protestation s’est étendue à toutes les couches de la population, bourgeoisie comprise. Si on est loin de la fin du régime de Ben Ali, l’enracinement du mouvement où les militants syndicaux et politiques organisent la solidarité avec les habitants les plus touchés par la répression - 30 à 50 morts - à Sidi Bouzid ou Gafsa notamment, laisse augurer d’un front réel contre l’Etat policier. Les signes de panique de Zine El Abidine Ben Ali, qui a limogé son ministre de l’Intérieur, annoncé la libération des manifestants arrêtés et fait… saccager le domicile de l’infatigable avocate Radhia Nasraoui avant d’arrêter son époux, Hamma Hammami, le leader du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT, interdit), attestent de la jonction entre la désespérance d’une jeunesse et une mobilisation politique et syndicale modeste mais continue.
Algérie 1988-2011 : de l’ouverture au verrouillage

La situation est très différente en Algérie où les émeutes sont depuis de nombreuses années le seul mode de contestation sociale, bref, violent mais récurrent (900 en 2010 !). Celles qui ont dévasté, à partir du 5 janvier 2011 pendant cinq jours une vingtaine des 48 willayas algériennes, avec une violence extrême à Tipaza, Tizi-Ouzou, Djelfa ou Tiaret, semblent un remake de la fameuse révolte d’octobre 1988 qui ébranla toute l’Algérie et vit l’armée tirer pour la première fois sur la foule, faisant 500 morts. A 22 ans de distance, même rage des jeunes contre tous les symboles de l’Etat - mairies, commissariats, cours de justice, agences bancaires ou postales, Sonelgaz -; même autisme des autorités qui ont réagi comme toujours: le silence, puis le déni avec dénonciation d’«actes criminels» de «marginaux», enfin la répression.

Mais 1988 n’est pas 2011. La révolte de 1988, dont l’un des slogans était le magnifique «Nous sommes des hommes, nous sommes des hommes» ou «Djazaïr horra dimocratia», avait entraîné la fin du parti unique et donné naissance au pluralisme politique. Certes, l’espoir d’une ouverture démocratique et de la fin d’une économie administrée qui a ruiné le pays ne dureront pas. Les généraux utiliseront habilement la «menace islamiste» pour y mettre fin en annulant en 1992 le premier scrutin législatif pluraliste de l’histoire du pays, déclenchant une décennie de guerre civile. 200.000 morts plus tard, toutes les réunions publiques de l’opposition sont interdites et l’état d’urgence, en vigueur depuis 19 ans, sert à faire taire les voix qui tentent de contrarier l’unanimisme ambiant.

Mais la différence avec les années 1990, c’est que l’Algérie d’aujourd’hui est riche - le triomphalisme avec lequel elle affiche 155 milliards de dollars de réserves montre le fossé entre le pays officiel et les préoccupations populaires. Elle exhibe des réalisations grandioses, attribuées à prix d’or aux sociétés étrangères, mais est incapable de dépenser rationnellement la rente gazière pour le bien public. De nouveaux nababs étalent leurs richesses et les policiers sont augmentés de… 50% dans un pays élevé au biberon de l’«égalitarisme» quand le chômage, la faim et la misère touchent de larges pans de la société…


Encadrement impossible

Ce contraste entre la richesse d’un Etat et un taux de chômage réel se situant autour de 30 à 35% ont nourri une haine et une révolte profondes. Et le régime se trompe tragiquement de diagnostic en déniant à cette contestation toute dimension politique et en lui donnant une réponse «technique» - annulation des hausses des prix et autorisation aux grossistes de travailler… sans factures pour éviter ces hausses!

Car les jeunes Algériens n’en peuvent plus de réclamer un changement dans le mode de gouvernance, du respect et des conditions de vie à la mesure des richesses du pays. Rien ne dit cependant que ce front social en ébullition se traduira à court terme au niveau politique. Car les opposants restent très divisés par les divergences de la décennie 90 sur l’attitude à adopter envers les islamistes armés et le régime. Pire : si comme l’affirme Me Bouchachi, le président de la Ligue des droits de l’Homme, «l’étendue des manifestations consacre un divorce entre la société et un système politique en faillite (…) qui n’est plus intéressé par le destin du peuple mais par sa seule continuité», les violences à l’état brut de janvier sont quasiment sans slogans et sans banderoles. Nul doute qu’elles se reproduiront. Mais elles ne peuvent être ni canalisées ni encadrées. C’est la conséquence prévisible d’un système qui se refuse au moindre changement et pousse à l’explosion sociale en organisant un vide politique total et en fermant tous les espaces d’expression par peur d’une population qu’il méprise.

ALGERIE L’Etat fait machine arrière
Mamoune Chamitou

Les choses reprennent peu à peu leur cours normal en Algérie, après un week-end d'émeutes meurtrières contre la cherté de la vie et auxquelles le gouvernement a répondu par des mesures d’urgence, destinées à juguler la flambée des prix des denrées alimentaires de base. Lundi 10 janvier 2010, dans l'ensemble du pays, les services publics et les commerces ont rouvert leurs portes, tout comme les écoles, bien que certaines d'entre elles aient subi d'importants dégâts.

Ce ne sont pas moins de 260 millions d’euros que va devoir dépenser le gouvernement algérien pour subventionner durant huit mois, les prix du sucre et de l'huile, dont la flambée a provoqué des émeutes meurtrières, qui ont paralysé le pays. Le trafic ferroviaire avait été interrompu et les dégâts avaient été qualifiés d’«immenses» par le ministre algérien de l’Intérieur, qui avait précisé que les émeutiers ont visé les banques, dont deux succursales des françaises BNP et Société générale, des boutiques de téléphonie, d'informatique, de montres, de vêtements, des concessionnaires automobiles et des bâtiments publics. Selon la presse lundi, quelque 70 institutions scolaires ont été endommagées. Toutefois, la reprise "normale" des cours a pu se faire dès dimanche, selon le ministère de l'Education. De nombreux bâtiments officiels ont été saccagés, sinon incendiés mais le bilan de ces destructions n'est pas encore connu, tandis que de nombreux commerces ont été pillés.

A l’origine de ces émeutes, l'huile, le sucre, la farine dont le prix avait connu des hausses importantes alors même que les salaires continuaient de stagner, que le chômage touche 20% de la population et que les Algériens ont bien du mal à se loger. Le ministre algérien du Commerce a annoncé le renforcement de la subvention des prix de certains biens. Selon Mustapha Benbada, «l'intervention immédiate de l'Etat pour faire baisser les prix des stocks du sucre et des huiles alimentaires déjà en circuit doit coûter environ 3 milliards de dinars (30 millions d'euros) au Trésor public alors que les exonérations douanières et fiscales, visibles dès la mi-février, vont engendrer pour l'Etat un manque à gagner de quelque 23 milliards de DA (230 millions d'euros)».

La baisse des prix promise samedi soir par le gouvernement à l'issue d'une réunion interministérielle, est en cours de mise en œuvre. Le gouvernement a annoncé la suspension temporaire de taxes de l'ordre de 41% dont doivent bénéficier importateurs, producteurs, et distributeurs de produits de première nécessité pour pouvoir répercuter la baisse vers les détaillants.

Le ministre du Commerce avait appelé dimanche les grossistes à respecter les prix fixés par l'Etat à 90 dinars (0,90 euro) pour le kg du sucre et à 600 dinars (6 euros) pour le bidon de 5 litres d'huile.

Il avait assuré qu'ils "recevront de la part des producteurs des chèques de ristourne", couvrant le différentiel des prix qui avaient atteint les seuils respectifs de 140 DA (1,40 euro) et 975 (9,75 euros) dinars dans certains quartiers d'Alger.

A leur tour, les producteurs doivent recevoir un chèque de l'Etat qui "dispose des moyens financiers pour intervenir dès qu'il s'agit de la protection du pouvoir d'achat des citoyens", selon le ministre.

Or le salaire minimum garanti à ces citoyens est de 15.000 DA (environ 150 euros) et la moyenne des salaires varie autour de 25.000 DA, soit le prix d'un réfrigérateur ou le loyer d'un appartement de deux pièces dans la capitale. Aussi, leur faible pouvoir d’achat pousse de nombreux jeunes Algériens dans les bras de l’émigration clandestine, ce qui inquiète l’Espagne. Et à cet égard, l’Agence européenne de contrôle des frontières (Frontex) craint une nouvelle vague d’immigration clandestine sur les côtes méditerranéennes espagnoles, en provenance de l'Algérie à cause des émeutes que connaît actuellement le pays, affirme le journal espagnol "ABC" dans sa version digitale. Et cette même source d’ajouter que “l'escalade de la tension sociale dans ce pays d'Afrique du Nord augure d'une nouvelle avalanche de pateras comme celle enregistrée fin décembre dernier à Alicante, Murcie et Almeria et qui s'est soldée par l'arrivée de pas moins de 147 migrants illégaux en provenance de l'Algérie”. Et Frontex dit s’attendre à une nouvelle vague d'immigration clandestine une fois que les conditions météorologiques se seront améliorées. Tout cela est bien triste dans un pays dont les recettes en termes de pétrole et de gaz se sont élevées à plus de 55 milliards de dollars en 2010, en hausse de 25% par rapport à 2009, et qui dispose de dizaines de milliards de dollars de réserves en devises. L’Etat algérien a certes de quoi pallier la crise de sa rue. A coups de subventions et d’exonérations de taxes sporadiques, les Algériens mangeront à leur faim, pour les mois que cela pourra durer, car arroser producteurs et distributeurs pour faire cesser l’inflation est une solution stérile, qui ne créera ni emplois, ni logements. A quand une véritable économie algérienne ? Pas de celles qui consistent à poser un pansement sur une jambe de bois en dépensant sans compter ses pétrodollars, mais de celles qui construisent un pays, occupent sa population et lui donnent un avenir.

La décision du gouvernement de revenir sur la hausse des prix des denrées alimentaires de base ne règle pas le problème de fond, à savoir le grand et profond malaise sociopolitique que vit notre pays. La jeunesse algérienne étouffe. Si l’Etat garantissait les libertés publiques et individuelles, en laissant fleurir et se développer des espaces d’expression et des structures de médiation organisées et pacifiques, jamais la réaction de la rue n’aurait été aussi violente et explosive».
Rabhi Samir Syndicaliste tunisien et militant des droits de l'homme, sur Rue89
Le Président Ben Ali est un militaire, pas un politique. Sa seule manière de sortir d'un conflit, c'est par la force, de l'avant et par la boucherie s'il le faut (…). Le gouvernement va procéder comme à l'accoutumée : les arrestations seront effectuées quand il y aura un retour au calme. La police fera le nettoyage politique après».
Hamma Hammami, Chef du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT, interdit), à l’hebdomadaire italien Left
C’est un soulèvement populaire, démocratique et laïc. Parler de terroristes ou de mains étrangères est un moyen de légitimer la répression (…). Malgré les morts, les jeunes sont encore dans la rue. Le mouvement est plus fort que le régime et peut conduire à sa chute. Nous ne savons pas quand, mais la route est tracée».
Une chercheuse franco-tunisienne,
« Auparavant, l'espoir pour les jeunes Tunisiens des zones enclavées, qui ne sont favorisées ni par le littoral ni par le tourisme, était de partir. Mais les contrôles sont devenus très importants. L'ailleurs est devenu impossible au niveau de l'Europe. Quant aux pays du Golfe, qui accueillaient autrefois certains jeunes, ils préfèrent désormais recruter en Asie. Les jeunes Arabes éduqués risquent de leur poser des questions politiques».


Jean-Marie Le Pen, président du Front national, sur France Inter
Je ne dis rien aux Algériens, j'ai déjà du mal à entrer en communication avec les Français. Les Algériens, ils ont voulu l'indépendance, en tout cas l'indépendance a été décrétée, et ils sont en face de leurs responsabilités, en face d'un gouvernement, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas tellement démocratique. Quoi qu'il en soit c'est leur affaire».
Yahia Bounouar, opposant algérien et porte-parole du collectif «Solidarité Maghreb», à l’AFP
Nous sommes surpris de voir les Tunisiens défiler (à Marseille), eux qui d'habitude sont terrorisés. Là ils sont sortis, ils n'ont plus peur, quelque chose a changé.
Faycal.A, cybermilitant algérien, sur le blog Algérie-Focus
Le contraste est saisissant : plus l’Algérie s’enrichit, moins la population en profite. La politique du président Bouteflika, qui croyait pouvoir acheter la paix sociale avec l’argent du pétrole en injectant sans encadrement ni suivi des milliards de dollars dans le social, a manifestement échoué.

Dora, 22 ans, cyber-activiste tunisienne, sur tsr.ch
«Je suis sous écoute, comme c'est le cas pour des milliers de Tunisiens dans cet Etat policier. Mes comptes Facebook sont bloqués, le régime a durci les mesures répressives. Mais je n'ai plus peur. Que la police secrète vienne me chercher chez moi. Rien ne nous arrêtera maintenant qu'on a brisé les chaînes de la Hogra».

Michèle Alliot-Marie, ministre française des Affaires étrangères, à l’Assemblée

«Le savoir-faire de nos forces de sécurité est reconnu dans le monde entier. C'est la raison pour laquelle nous proposons à l’Algérie et à la Tunisie de permettre dans le cadre de nos coopérations d'agir pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité».

Bruno Le Maire, ministre français de l'Agriculture, à l’AFP
«Le président Ben Ali est souvent mal jugé, mais il a fait beaucoup de choses. On peut critiquer après certains aspects, être toujours vigilant sur les droits de l'homme, mais c'est un pays qui a connu de vraies difficultés».

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